De Port-en-Bessin à Dieppe. Les marines normandes de la collection du musée des impressionnismes

Dotée d’un fonds de presque 400 œuvres, la collection du musée des impressionnismes s’organise en plusieurs catégories que l’on peut ranger par genre (photographies, peintures, estampes…) ou par thème. Parmi ces grands ensembles, se distinguent naturellement les paysages de Giverny, mais aussi des vues des côtes normandes : marines, ports, falaises…

Quelle place occupent ces œuvres dans la collection, que nous racontent-elles sur le développement de l’impressionnisme ? À travers une sélection de tableaux, embarquons à la rencontre des rivages de la Normandie, entre ciel et mer, pour découvrir une autre facette de l’aventure impressionniste.

La Normandie, un paysage à portée de train

Au cours du XIXe siècle, le paysage se développe en temps que véritable sujet de peinture. Les artistes souhaitant rompre avec le « grand genre »*, omniprésent dans le néoclassicisme en vogue de la Révolution à l’Empire, se tournent vers une étude attentive de la nature. Des phénomènes tels que l’orage ou les fortes marées trouvent un formidable écho dans les préoccupations du romantisme, et incarnent ainsi le reflet des passions de l’âme.

Pour observer de telles tempêtes, certains peintres comme Eugène Delacroix, Paul Huet ou encore Eugène Isabey remontent la Seine depuis Paris… jusqu’à la Normandie. Là, en plus d’étudier la mer, ils rencontrent des artistes qu’ils admirent, venus de l’autre côté de la Manche : Joseph M. W. Turner, Richard Parkes Bonington… Une forme de première communauté artistique, franco-britannique et marquée par le romantisme, se crée donc sur les côtes normandes dès la première moitié du siècle.

À l’aube du Second Empire, l’intérêt pour le paysage ne faiblit pas : l’arrivée du tube de peinture facilite le travail dans la nature. De plus, voyager hors de Paris devient plus rapide grâce au développement du train. Les premières lignes de chemin de fer sont celles qui relient la capitale à la Normandie, d’abord Rouen (1843), puis Le Havre (1847) et Dieppe (1848).

La génération du milieu du siècle s’intéresse notamment aux forêts franciliennes, jusqu’à être surnommée « École de Barbizon », en référence au village jouxtant la forêt de Fontainebleau. Mais ces peintres de plein air se joignent tout de même à leurs successeurs, qui suivent les migrations estivales, prennent part au tourisme balnéaire naissant et peignent à leur tour la mer en Normandie.

*grand genre : peinture d’histoire, mythologique ou religieuse, vue traditionnellement comme le genre le plus noble.

Agitation de la vie moderne

Sur place, les peintres de la capitale se mêlent aux enfants de la région. Parmi eux, Eugène Boudin est une figure centrale. Originaire de Honfleur, il côtoie Camille Corot, Charles Baudelaire, Gustave Courbet, Johan Barthold Jongkind et Claude Monet, qu’il rencontre en 1856. Véritable témoin des activités côtières, ses œuvres se divisent en plusieurs catégories. Il s’intéresse tour à tour aux groupes de bourgeoises élégantes à la plage, aux « picoteuses », les pêcheuses à pied, ou encore aux scènes de marché, comme dans La Poissonnerie de Trouville (1875).

  • Eugène Boudin
  • La Poissonnerie de Trouville, 1875.
  • Huile sur bois , 24 x 36 cm
    Giverny, musée des impressionnismes,
    don de Christophe et Teresa Karvelis Senn en 2023

Ici, Boudin montre la rapidité de sa main, marque d’un travail sur le motif. L’agitation de la foule est rendue par une concentration de petites touches de bleu, de noir, blanc et de rouge, placées au centre de l’image, formant une bande entre le sol et le ciel.

Eugène Boudin, Deauville, le bassin
  • Eugène Boudin (1824-1898)
  • Deauville, le bassin, 1884.
  • Huile sur panneau, 46,5 x 38 cm.
    Giverny, musée des impressionnismes, acquis grâce à la générosité du Cercle des Mécènes du musée des impressionnismes Giverny, de la Caisse d’Épargne Normandie, et de Quadra Consultants, 2020

L’animation des ports est aussi un sujet récurrent dans son œuvre. Deauville, le bassin (1884) illustre à grands coups de pinceau les mouvements des bateaux de toutes sortes, qui entrent et sortent du cadre. À gauche, statique, un voilier attire notre attention. La verticalité de son mât se dresse dans toute sa grandeur vers le ciel, décalant la perspective vers la droite, où notre regard est happé par les nuages.

Suivant son exemple, et celui de Claude Monet qu’il admire, Paul Signac se place au bord de l’eau pour Étude Port-en-Bessin (étude n°5, l’avant-port).

  • Paul Signac (1863-1935)
  • Étude Port-en-Bessin (étude n°5, l’avant-port), juillet-août 1882.
  • Huile sur toile, 32 x 55,5 cm.
    Giverny, musée des impressionnismes, don de Charlotte Cachin, 2019

Ici, les voiles dans le port rythment une composition très horizontale, rendue plus vivante grâce à l’énergie de la touche et l’attention portée aux reflets des bateaux sur l’eau.

Âgé d’à peine 18 ans, Signac réalise l’un de ses premiers tableaux, très marqué par l’impressionnisme. Il s’en détache peu à peu pour aller vers le divisionnisme, qui diffère tant sur le plan stylistique que géographique : puisque la Normandie reste attachée à l’impressionnisme, ce nouveau mouvement artistique partira à la conquête de la Côte d’Azur.

Se mesurer à la nature

Peindre la mer en Normandie, c’est fréquenter la bonne société en vacances, se mêler à la vie locale, se passionner pour l’activité maritime dans les ports modernes, mais c’est avant tout se mesurer à la nature.

Là encore, le talent d’Eugène Boudin s’illustre dans la collection du musée des impressionnismes au travers de deux pastels : Soleil couchant sur l’estuaire de la Seine vers Honfleur (s.d.)et La Plage de Bénerville, coucher de soleil dit aussi Les Vaches noires (1894).

été de la collection Eugène Boudin (1824-1898)
  • Eugène Boudin (1824-1898)
  • La Plage de Bénerville, coucher de soleil, dit aussi Les Vaches noires, 1894.
  • Pastel sur papier, 26 x 40 cm
    Giverny, musée des impressionnismes, acquis grâce à la générosité du Cercle des Mécènes du musée des impressionnismes Giverny
  • Eugène Boudin (1824-1898)
  • Soleil couchant sur l’estuaire de la Seine vers Honfleur, s.d..
  • Pastel sur papier, 14,5 x 21,8 cm
    Giverny, musée des impressionnismes, acquis grâce à la générosité de David Ummels, Guernesey, en 2022

Dans ces œuvres, pas de présence humaine. L’artiste se livre pleinement à l’étude d’instants colorés. Des nuances de lumière créant les volumes des falaises aux effets du soleil à l’heure du couchant, il croque le plus rapidement possible la fragilité du paysage, inconstant et insaisissable. À chaque fois, il réserve au ciel, si changeant près de la mer, un traitement particulier, qui lui vaudra le surnom, imaginé par Baudelaire, de « roi des ciels ».

Boudin disait : « Peut-être aussi trouvera-t-on, dans mes études de ciel, un côté de la grande nature céleste »*. Fait-il référence à la dimension symbolique du paysage, évocation du divin ? C’est en tout cas l’impression que l’on peut ressentir face aux œuvres de Jean Francis Auburtin.

Jean Francis Auburtin (1866-1930) Varengeville. Rayons jaunes aux falaises de Mordal, s.d.
  • Jean Francis Auburtin (1866-1930)
  • Varengeville. Rayons jaunes aux falaises de Mordal, s.d..
  • Huile sur carton, 65 x 92 cm
    Giverny, musée des impressionnismes, don de Francine et Michel Quentin en 2019

Né en 1866, Auburtin partie de ceux qui commencent leur carrière en considérant déjà les impressionnistes comme des maîtres, notamment Claude Monet. Mais dans le panthéon des peintres chers à Auburtin se trouve aussi Pierre Puvis de Chavannes. Varengeville. Rayons jaunes aux falaises de Mordal (s.d.) et Les Pêcheries. Falaises de Pourville (s.d.) semblent donc être deux paysages à mi-chemin entre impressionnisme atmosphérique et symbolisme allégorique.

Jean Francis Auburtin (1866-1930) Les Pêcheries. Falaises de Pourville, s.d.
  • Jean Francis Auburtin (1866-1930)
  • Les Pêcheries. Falaises de Pourville, s.d..
  • Huile sur toile, 78,4 x 130,4 cm
    Giverny, musée des impressionnismes, don de Francine et Michel Quentin en 2019

Dans les deux œuvres, les rayons du soleil surgissent derrière un nuage, comme une apparition sacrée. La mer est calme, les couleurs sont douces, le paysage paraît idyllique. Sur la gauche, les falaises, les mêmes que celles que Monet avait peintes lors de ses campagnes normandes, se révèlent dans toute leur grandeur et leur majesté.

Ainsi, la Normandie se distingue comme un territoire essentiel dans le développement de l’impressionnisme. Entre ports animés, falaises puissantes et ciels changeants, les artistes y trouvent un laboratoire à ciel ouvert où renouveler leur regard sur le paysage.

*Eugène Boudin cité par Gustave Cahen dans Eugène Boudin. Sa vie, son œuvre, 1900, Paris, H. Floury

Ilustration :
Vue de l’accrochage des Collections : © Octave Bénard