Le 29 avril 1883 : Claude Monet arrive à Giverny

Le 29 avril 1883 : Claude Monet arrive à Giverny
Le 29 avril 1883, Claude Monet s’installe à Giverny. Il loue la maison du Pressoir, avant de l’acquérir sept ans plus tard. Il est à l’exacte moitié de sa vie : âgé de 43 ans, il résidera le reste de son existence dans le village, jusqu’à sa mort en 1926, à l’âge de 86 ans. Après une période difficile, ce déménagement introduit une époque plus heureuse, marquée par un certain apaisement et par les débuts du succès. Mais derrière cette date, devenue symbolique, se cache une suite d’événements, d’hésitations et de choix qui éclairent autrement ce printemps 1883, décisif dans la vie du maître de l’impressionnisme.
Une vie de nomade ? Argenteuil, Vétheuil, Poissy, Giverny
Si à partir de 1883, Monet s’ancre définitivement à Giverny, dans une maison qu’il ne quittera plus jamais, cette stabilité contraste avec le caractère nomade des années précédentes.
Né en 1840 à Paris, un premier départ dès 1845 pour Sainte-Adresse laisse déjà deviner ce qui deviendra presque une routine pour Monet, qui enchaine les déménagements. Sur les conseils d’Eugène Boudin, il revient à Paris en 1859, afin de lancer sa carrière d’artiste, avant de partir en Algérie deux ans plus tard, pour son service militaire. À son retour, il habite entre la capitale et la côte normande, avec des séjours réguliers à Honfleur et Sainte-Adresse, un passage par Étretat, un autre par Bennecourt, proche de Giverny qu’il ne connaît pas encore.
Cette vie de nomade n’est pas celle d’un peintre qui découvre le monde, mais plutôt celle d’un artiste en grande détresse financière ; les années 1860 sont des années de misère pour Monet, qui peine à vendre ses tableaux. Mauvais payeur, il est souvent contraint de quitter son domicile. Sa rencontre avec Paul Durand-Ruel en 1870 à Londres apparaît comme une lueur d’espoir. En 1871, le marchand commence à acquérir des tableaux, et continue l’année suivante, en achetant 29 toiles pour 9 800 francs. Ces premières recettes permettent à Monet de s’offrir un répit : grâce à cet argent, il peut s’installer pour quelques années à Argenteuil. D’autres mécènes achètent ses œuvres et lui avancent des fonds, comme Georges De Bellio, Ernest Hoschedé, ou Eugène Murer.
Mais en 1877, Monet accumule les dettes, et n’arrive pas à rassembler les sommes nécessaires pour payer ses créanciers : on met fin à son bail de location, Monet se retrouve à la porte. L’histoire se répète, le peintre doit chercher un nouveau logement. Il trouve une solution assez singulière. Hoschedé, son mécène et ami, est lui aussi dans une situation délicate, puisqu’il vient de faire faillite. Les deux hommes décident que faire cohabiter leurs familles dans un même foyer, permettant ainsi de partager le loyer. Ils s’établissent à Vétheuil, d’abord à l’hôtel du Cheval Blanc, puis dans une maison au nord-ouest du village, sur la route de La Roche-Guyon. Là encore, les temps sont durs, et les drames personnels s’ajoutent aux soucis financiers.
L’épouse de Monet, Camille, est très malade et décède après des mois de souffrance en septembre 1879. Les deux hommes ont convenu de partager les dépenses de la maisonnée, mais Ernest Hoschedé est bien souvent absent et tarde à rembourser Monet. Un énième départ se profile : en 1881, les Monet et les Hoschedé sont priés de quitter leur maison. C’est à Poissy que le peintre trouve sa nouvelle résidence, la villa Saint-Louis, située cours du 14 Juillet, à proximité de la Seine. Cette fois, Ernest Hoschedé ne fait plus partie du foyer. En revanche, sa femme, Alice, délaissée pendant les années à Vétheuil, officialise sa préférence pour Monet et choisit de le suivre à Poissy. C’est un refuge temporaire, car Monet ne s’y plaît pas. Dès que possible, il part en campagne sur la côte normande, véritable asile pour peindre et retrouver l’inspiration.
Lorsque la famille est de nouveau expulsée de « l’affreux Poissy »¹ , Monet est las de tous ces déménagements et cherche un lieu dans lequel il pourra s’établir définitivement. Le peintre arpente les bords de Seine et resserre ses recherches aux environs de Vernon. La ville se trouve à mi-chemin entre Paris et la Normandie, que l’on rejoint facilement en train grâce à la ligne Paris-Rouen-Le Havre.

- Claude Monet (1840-1926)
- Bras de Seine à Giverny, 1885.
- Huile sur toile, 66 × 93 cm
Paris, musée Marmottan Monet, legs Michel Monet, 1966, inv. 5175 - © musée Marmottan Monet / Studio Christian Baraja SLB
Autour, la nature est magnifique, les motifs sont nombreux : collines, vergers, forêt, bords de Seine… À Giverny, dans un petit village voisin, une maison est à louer. C’est une aubaine pour Monet : il s’y installe avec sa famille le 29 avril 1883.
Un nouveau départ
Si la période qui précède l’arrivée à Giverny est marquée par la misère et les doutes, les premiers temps au village ne sont pas si différents.
Monet oscille entre exaltation et désarroi. Le 10 juin 1883, il écrit à Durand-Ruel :
« À vous parler franchement, ces soucis et ces inquiétudes perpétuelles me découragent et je ne puis rien faire. Je sens que j’ai fait une sottise de me fixer si loin. J’en suis désespéré. »
Pourtant, le mois précédent, il indiquait à Théodore Duret :
« Je suis dans le ravissement, Giverny est un pays splendide pour moi. »²
Monet apprivoise son nouvel environnement. Comme souvent lorsqu’il déménage, il ne peint pas immédiatement les abords de sa maison, préférant les villages découverts au fil de ses promenades à pied ou en bateau, à Port-Villez, Bennecourt, Vernon…

- Claude Monet (1840-1926)
- Arbres en hiver, vue sur Bennecourt, 1887.
- Huile sur toile, 81,6 x 81,6 cm
Columbus, Columbus Museum of Art, don de Howard D. et Babette L. Sirak, des donateurs de la Campaign for Enduring Excellence, et du Derby Fund, 1991 - © Columbus Museum of Art
Ces excursions se font bien souvent en compagnie de sa famille, agrandie et recomposée : Monet est père de deux garçons, Jean et Michel, et prend sous son aile les six enfants d’Alice, séparée de son mari. Ensemble, ils se créent une routine et vivent un quotidien paisible à Giverny, à l’abri des regards, installés dans leur grande maison et protégés par le jardin clos.
Le peintre est peut-être inquiet, mais les siens ont retrouvé le moral. Alice écrit :
« Il y a des bois entiers de lilas et de genêts. Le pays est encore plus beau qu’à Vétheuil. Je suis émerveillée. Aussi nous n’arrêtons pas de nous promener… Nous prenons nos repas dehors. Enfin nous retrouvons notre vie de campagne […]. »³.
Si Monet se concentre surtout sur les variations de lumière dans la nature, certaines de ses toiles rendent compte de ces moment heureux passés avec les enfants, à l’ombre des pommiers ou au bord de l’eau.

- Claude Monet (1840-1926)
- La Meule de foin, 1885.
- Huile sur toile, 65,2 x 81,5 cm
Kurashiki, Ohara Art Foundation, 1145 - © Kurashiki, Kurashiki, Ohara Museum of Art, Ohara Art Foundation
Un mois après son arrivée, il achète une parcelle de terrain à l’embouchure de l’Epte et de la Seine, où il souhaite installer un hangar, afin d’y entreposer ses bateaux et stocker son matériel. Peut-on y voir le signe que Monet se plaît à Giverny, et qu’il fait le vœu d’y rester à long terme ?

- Claude Monet (1840-1926)
- Pivoines, 1887.
- Huile sur toile, 65,3 x 100 cm
Tokyo, National Museum of Western Art, collection Matsukata, P.1959-0153 - © Tokyo, National Museum of Western Art
En parallèle, le jardin de sa propriété, qui s’étend sur près d’un hectare, se métamorphose : l’impressionniste plante toute sortes de fleurs, transformant l’espace en un réel laboratoire d’harmonies colorées. Monet prend possession des lieux, et s’investit dans cette nouvelle vie à Giverny qui fait souffler un vent d’air frais dans sa peinture. Et le succès arrive peu après : les marchands sont de plus en plus nombreux à s’intéresser à son travail, Théo Van Gogh achète des œuvres, Georges Petit propose de présenter des toiles dans sa galerie… En 1886, Monet remporte un franc succès à l’exposition impressionniste que Paul Durand-Ruel organise à New York, ce qui lui permet d’exposer à Bruxelles (1886) et à Londres (1887 et 1889) juste après.
L’année 1889 est celle de la réussite, marquant un réel tournant dans sa carrière. L’exposition Monet-Rodin à la galerie Georges Petit est un triomphe ; l’impressionniste présente 145 toiles, formant une véritable rétrospective de sa carrière. Aux côtés du sculpteur, il apparaît désormais comme l’un des piliers de l’art moderne, inscrivant définitivement son nom dans l’histoire de la peinture.

- Claude Monet (1840-1926)
- Les Meules à Giverny, soleil couchant, 1888-1889.
- Huile sur toile, 65 x 92 cm
Saitama, The Museum of Modern Art
- © Saitama, The Museum of Modern Art
¹ Lettre à Alice Hoschedé, 12 février 1883.
² Lettre du 20 mai 1883.
³ Lettre d’Alice Hoschedé à Marthe ou à Blanche, non datée, visiblement dans les premiers temps de l’arrivée à Giverny. Collection Ph. Piguet.
Visuel de couverture : Vue de l’exposition Avant les nymphéas. Monet découvre Giverny, 1883-1890 (27 mars – 5 juillet 2026) / Photo : Octave Bénard
Claude Monet
Maisons au bord de la route, 1885
Atlanta, High Museum of Art, collection Doris and Shouky Shaheen, 2019
Claude Monet
Le Hameau de Falaise; paysage d’hiver, 1885
Collection Famille Novak
Page parente : Découvrir le musée
Le jardin
En savoir plus

Qui sommes-nous ?
En savoir plus

