Monet à Giverny : un parcours à travers les fleurs

Lorsqu’il est question de la vie de Claude Monet à Giverny, l’Histoire retient surtout les aménagements du jardin d’eau et la grande série des nymphéas. Mais cette plante aquatique, flottant à la surface de son bassin, est loin d’être la seule à laquelle il s’intéresse lors de son installation dans le village normand.

Des prairies givernoises fleuries à ses premières représentations du jardin, le parcours de Monet à Giverny est jalonné de fleurs. À travers celles-ci, Monet expérimente couleurs, lumière et composition, faisant de son environnement quotidien un véritable laboratoire à ciel ouvert.
 
Depuis sa jeunesse, Claude Monet est un grand amateur de fleurs. Bien avant la création du jardin à Giverny, le peintre avait étudié dans les années 1860 les tons vifs des capucines et des roses du jardin de sa tante Marie-Jeanne Lecadre à Sainte-Adresse. Il y peint d’élégantes scènes de plein air, dans lesquelles prennent place son père ou sa cousine. Cette atmosphère délicate, où modèles et fleurs se mêlent avec grâce, se retrouve dans Femmes au jardin (Musée d’Orsay), œuvre majeure datée de 1866, pourtant refusée par le jury du Salon.

D’abord observateur de la nature, Monet va rapidement passer au stade supérieur, en commençant à fleurir son propre jardin, lorsqu’il s’installe à Argenteuil. Dans La famille Monet au jardin d’Edouard Manet (1874, New York, Metropolitan Museum of Art), il apparaît à l’arrière-plan d’une scène de plein air, tel un jardinier, occupé à l’arrosage des fleurs. En parallèle, il ne manque pas d’explorer les champs fleuris des environs de sa maison, visibles dans Coquelicots (1873, Musée d’Orsay), chef-d’œuvre présenté à la première exposition impressionniste.

Coquelicots et iris à travers champs

Dix ans plus tard, Monet retrouve le motif des coquelicots au moment de son déménagement à Giverny. En effet, comme à Argenteuil, ces petites fleurs rouges poussent librement à travers champs, notamment du côté de la plaine des Ajoux, en contrebas du chemin du Roy qui longe son jardin, et des Essarts, plus bas encore, en direction du village voisin de Villez.

Pour l’artiste, les prés parsemés de coquelicots apparaissent comme un prétexte idéal pour mener des recherches autour de la couleur, dont il observe les contrastes dans le paysage. Dans Champ de coquelicots à Giverny (1885, Richmond, Virignia Museum of Fine Arts), Monet se place en surplomb de la vallée de l’Epte et de la Seine, dans les champs du hameau de l’Amsicourt.

Claude Monet (1840-1926) Champs de coquelicots à Giverny, 1885 Huile sur toile, 60 x 73 cm Richmond, Virginia Museum of Fine Arts, Collection de M. et Mme Mellon, 85.499 © Virginia Museum of Fine Arts / photo : Katherine Wetze
  • Claude Monet (1840-1926)
  • Champs de coquelicots à Giverny, 1885.
  • Huile sur toile, 60 x 73 cm
    Richmond, Virginia Museum of Fine Arts, Collection de M. et Mme Mellon, 85.499

Au premier plan de cette nature verdoyante, l’étendue de rouge, couleur complémentaire du vert, apporte flamboyance et lumière à un paysage qui, sans cette teinte vive, manquerait peut-être un peu de soleil.

Lorsque la météo est plus clémente, les touches de rouge se mélangent avec le jaune et le vert dans Champ de coquelicots. Environ de Giverny (1885, Paris, musée d’Orsay, en dépôt au musée des Beaux-arts de Rouen) et donnent une impression de lumière dorée, vibrante et chaude.

  • Claude Monet (1840-1926)
  • Champ de coquelicots. Environs de Giverny, 1885.
  • Huile sur toile, 65,5 x 81 cm
    Paris, musée d’Orsay, en dépôt au musée des Beaux-Arts de Rouen, MNR 639, œuvre récupérée à la fin de la Seconde Guerre mondiale, attribuée au musée du Louvre en 1951, déposée au musée des Beaux-Arts de Rouen en 1954 puis confiée à la garde du musée d’Orsay en 1986. Historique incomplet entre 1933 et 1945 en l’état des recherches actuelles. En cas de spoliation, l’œuvre sera restituée à ses légitimes propriétaires.

Monet continue son travail sur la complémentarité des couleurs en s’intéressant à d’autres fleurs sauvages de Giverny, les iris. À cette époque, ils poussent dans une zone marécageuse du village, à l’est, au bord de l’Epte. En 1887, Monet réalise trois paysages dans lesquels ces fleurs ressortent en tant que sujet principal, parmi lesquels Champ d’iris jaunes à Giverny (Paris, Musée Marmottan Monet).

Claude Monet (1840-1926) Champ d’iris jaunes à Giverny, 1887 Huile sur toile, 45 x 100 cm Paris, musée Marmottan Monet, legs Michel Monet en 1966, 5172 © musée Marmottan Monet
  • Claude Monet (1840-1926)
  • Champ d’iris jaunes à Giverny, 1887.
  • Huile sur toile, 45 x 100 cm
    Paris, musée Marmottan Monet, legs Michel Monet en 1966, 5172

Le jaune des iris s’oppose aux tons violets des ombres dans la végétation : l’éclat des fleurs ressort d’autant mieux.

Comme à Argenteuil, Monet entreprend à Giverny la création de son jardin, dans lequel de longues allées fleuries et colorées remplacent peu à peu les rangs de légumes et d’arbres fruitiers. Cet espace dont il s’occupe avec soin permet à la fois à Monet de créer son propre paysage, mais aussi de faire pousser des fleurs « pour peindre dans les mauvais jours »¹ et ainsi disposer d’une réserve de motifs pour réaliser des natures mortes.

Ses années d’étude en plein air, à travers les prairies du village, l’inspirent pour le choix des variétés qu’il fait fleurir sur sa propriété. Ainsi, les iris occupent largement les parterres du jardin au printemps, tapissant « presque toutes les plates-bandes […], car Monet les aimait particulièrement » selon les mots de Jean-Pierre Hoschedé, beau-fils et biographe de l’impressionniste. 

Composer le jardin : inspirations fleuries

Si Monet s’imprègne du paysage de Giverny pour imaginer son jardin, il puise aussi son inspiration au fil de voyages, qu’ils soient réels ou imaginaires.

En 1886, il est invité par Paul d’Estournelles de Constant, secrétaire d’ambassade à La Haye, à visiter les champs de tulipes en Hollande, entre Leyde et Haarlem.

Claude Monet (1840-1926) Champ de tulipes en Hollande, 1886 Huile sur toile, 54 x 81 cm Paris, musée Marmottan Monet, legs Michel Monet, 5173 © musée Marmottan Monet
  • Claude Monet (1840-1926)
  • Champ de tulipes en Hollande, 1886.
  • Huile sur toile, 54 x 81 cm
    Paris, musée Marmottan Monet, legs Michel Monet, 5173

Autour d’un moulin, le peintre observe les rangées de fleurs à perte de vue, structurant le paysage de lignes rouges, roses ou jaunes qu’il reprend pour la composition du Clos Normand, le jardin ceint de murs qui s’étend devant sa maison.

Parallèlement, Monet rêve du Japon, qu’il explore au travers de sa collection d’estampes. Constituée à partir des années 1870, elle ne cesse de s’étoffer jusqu’à sa mort. Il achète différents genres d’images, des portraits au paysages en passant par des scènes de vie quotidienne et des représentations d’oiseaux et de fleurs, les kachō-ga.

Naturellement, il collectionne avec grand intérêt les gravures de la série des Grandes Fleurs d’Hokusai, datée de 1830-1832. Claude Monet écrit ainsi à Maurice Joyant en 1896 : « j’ai déjà les iris, les chrysanthèmes, les pivoines et les volubilis », des fleurs que l’on retrouve aussi dans son jardin à Giverny.

L’avant-première des enfants - Exposition "Avant les nymphéas. Monet découvre Giverny, 1883-1890"
  • Claude Monet (1840-1926)
  • Pivoines, 1887.
  • Huile sur toile, 72,2 x 99,5 cm
    Genève, MAH Musée d’art et d’histoire, dépôt de la Fondation Jean-Louis Prevost,
    1985, 1985-0029

Cette influence japonaise se ressent particulièrement dans le jardin d’eau, aménagé sur un second terrain que Monet achète en 1893, dix ans après son arrivée dans le village normand. Là encore, les plantes sont choisies et peintes avec soin, en référence à l’Asie : bambous, érables, pivoines arbustives, lis et surtout nymphéas, qui évoquent pour lui les lotus de ses estampes japonaises et qu’il peindra avec passion pendant les trente dernières années de sa vie.

Les variétés du jardin de Monet sont le fruit d’innovations réalisées dans le Lot-et-Garonne par Joseph Bory Latour-Marliac, à la tête d’une grande pépinière.

Latour-Marliac parvient en effet à obtenir des hybrides multicolores du nénuphar blanc (Nymphaea alba) en le croisant avec des espèces tropicales. Commandés par Monet pour son bassin de Giverny, ces nymphéas deviennent le sujet de presque 300 toiles, à partir de 1895.

Claude Monet, Nymphéas avec rameaux de saule
  • Claude Monet (1840-1926)
  • Nymphéas avec rameaux de saule, 1916-1919.
  • Huile sur toile, 160 x 180 cm. Paris, lycée Claude-Monet, don de Michel Monet, dépôt au musée des impressionnismes Giverny, 2021, MDIG D 2021.1.1

Les Nymphéas avec rameaux de saule, datés de 1916-1919, annoncent l’atmosphère des Grandes Décorations du musée de l’Orangerie.

L’image du jardin se dissout ici au profit de larges coups de pinceau, toujours plus vifs et rapides. L’immensité bleue-violette du bassin, qui envahit toute la toile, est en partie voilée par un rideau de branches de saules formant le premier plan. L’artiste joue avec le vide et l’infini, avec la matière et les zones de réserves.

La notion d’impressionnisme n’a jamais été aussi juste : Monet ne peint pas un paysage, il agence des touches colorées pour nous plonger au cœur d’une impression de nature flottante, ondulante et paisible. Cette nature, c’est celle de Giverny, avec laquelle Monet ne fait plus qu’un, son nom demeurant pour l’éternité associé à cet écrin de verdure.

¹ Lettre de Claude Monet à Paul Durand-Ruel, le 5 juin 1883.

Visuel de couverture : Vue de l’exposition Avant les nymphéas. Monet découvre Giverny, 1883-1890 (27 mars – 5 juillet 2026) / Photo : Octave Bénard